L'euphorie qui ne s'achète pas
Il y a un moment où votre corps cesse de lutter contre vous. Sans décision, sans avertissement. Une foulée, vous luttez contre vous-même ; la suivante, vous êtes simplement... en train de courir. Votre respiration se calme. Vos jambes cessent de protester. Et quelque part en arrière-plan, discrètement, sans s'annoncer, votre humeur a complètement changé. Vous ne savez pas exactement quand cela s'est produit. C'est un peu là tout l'intérêt. Voilà l'euphorie du coureur.
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Qu'est-ce qui provoque l'euphorie du coureur ?
Demandez à presque n'importe qui pourquoi courir fait du bien, et on vous répondra : les endorphines. Le problème, c'est que ce n'est pas tout à fait exact. Les endorphines existent bel et bien, et votre corps en est littéralement inondé pendant un effort intense. Mais les endorphines sont de grosses molécules. Elles ne peuvent pas franchir la barrière hémato-encéphalique. Autrement dit, toutes ces endorphines qui affluent dans votre circulation sanguine pendant une longue course se jettent contre un mur qu'elles ne peuvent pas escalader. Ce ne sont pas elles qui vous procurent ce sentiment de transcendance. Elles ressemblent plutôt à une foule surexcitée à l'extérieur d'un concert où elle ne peut pas entrer.
Les véritables détenteurs du billet ? Les endocannabinoïdes.
En 2021, des chercheurs ont confirmé ce que la science pressentait depuis des années : l'euphorie du coureur est en grande partie due aux composés proches du cannabis produits par le corps lui-même, dont l'anandamide. Contrairement aux endorphines, l'anandamide est assez petite pour se faufiler à travers la barrière hémato-encéphalique et agir directement sur les récepteurs cannabinoïdes du cerveau. Les mêmes récepteurs, d'ailleurs, auxquels se lie le THC.
Quelle sensation procure l'euphorie du coureur ?
L'euphorie du coureur a été décrite comme une « euphorie ». Sur le plan physique, il s'agit d'une réduction de l'effort. Non pas que vous travailliez moins, mais que l'effort cesse de se faire ressentir de la même manière. Votre allure peut être identique, mais elle semble plus facile, presque automatique. Certains coureurs décrivent une sorte de vide mental qui n'a rien de désagréable, plus proche d'un bruit blanc que du néant. D'autres vivent l'inverse : une clarté soudaine, des pensées qui s'enchaînent comme elles ne le font jamais à un bureau.
Ce sur quoi presque tout le monde s'accorde, c'est que ce n'est pas spectaculaire. Pas de montée soudaine, pas de pic, pas de moment évident où l'on se dit « ça y est ». Cela tend à arriver discrètement, et vous ne le remarquez vraiment que lorsque vous commencez à vous demander pourquoi vous vous sentez tellement mieux qu'il y a vingt minutes.
L'autre chose que les coureurs rapportent systématiquement, c'est que c'est propice à la réflexion. Pas une réflexion concentrée et disciplinée, plutôt ce genre de pensée libre et associative qui produit des idées plutôt que des résultats. Des problèmes que vous remâchez depuis des jours se dénouent parfois tout seuls... C'est pourquoi beaucoup d'écrivains et de créatifs sont aussi des coureurs, et pourquoi beaucoup de coureurs ne parviennent pas à expliquer pleinement pourquoi ils courent sans finir par évoquer quelque chose qui s'est passé dans leur tête, et non dans leurs jambes.
Tout le monde n'y a pas droit (et c'est fascinant)
Voici la partie dont on ne parle pas assez : l'euphorie du coureur n'est pas distribuée de façon démocratique. Certaines personnes courent toute leur vie sans jamais la ressentir. D'autres l'atteignent dès leur premier mois. Certains ne la trouvent qu'à des allures très précises : assez lentes pour tenir une conversation, mais assez rapides pour que le corps les prenne au sérieux. D'autres ont besoin de distance. D'autres ont besoin de côtes. Quelques-uns affirment qu'elle n'arrive que lorsqu'ils cessent de penser à arriver.
La science cherche encore à comprendre pourquoi. La génétique joue un rôle : des variations dans les gènes des récepteurs cannabinoïdes rendent probablement certaines personnes plus sensibles. Le niveau de forme physique compte aussi ; les coureurs entraînés accèdent peut-être plus facilement à cet état parce que leur corps a appris le chemin biochimique. Le stress, le sommeil, la nutrition et même le terrain sous les pieds peuvent ouvrir ou fermer la porte.
Pourquoi tout cela a-t-il de l'importance ?
Nous vivons à une époque saturée de raccourcis pour se sentir mieux. Des réseaux sociaux conçus pour nous garder à faire défiler l'écran, et des doses de dopamine livrées à la demande. Du shopping en ligne sans fin, des repas livrés à la porte, des jeux conçus autour de minuscules récompenses qui nous maintiennent à tapoter. Les doses de dopamine arrivent à la demande, la friction soigneusement éliminée de presque chaque recoin de la vie.
Et puis il y a cette chose qui ne coûte rien d'autre que du temps et de l'inconfort : une course assez longue, à une allure assez honnête, pour amener votre propre cerveau à ouvrir une porte qu'il garde habituellement fermée. Aucun algorithme, aucune notification, aucun raccourci. Juste la chimie lente et méritée de l'effort qui se transforme en clarté.
Vous ne pouvez pas la commander. Vous ne pouvez pas la mettre en bouteille. Vous ne pouvez pas la raccourcir.
Vous devez simplement courir.
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